Acrostiche

par Philippe H.

Un acrostiche ? Pas seulement, pas vraiment. Fausse piste. L’acrostiche est mécanique, systématique, visible, lisible. Il a l’air de cacher, mais il affiche et exhibe un nom dont il aligne en début de vers (ou de phrase), et dans l’ordre, la liste des lettres qui le composent. Ici nous avons plutôt affaire avec une calligraphie, à un vertige sémiotique, un cryptogramme, un chaos de signes, de lettres, sournoisement agencé : ces lettres renvoient-elles à des noms, qui se déroberaient derrière leurs initiales? Ont-elles été jetées là en vrac, comme les baguettes du jeu de Mikado, ou comme les pions d’un Scrabble, qu’il faut démêler, agencer ? Est-ce une devinette, un logogriphe ? Un symbole du magma informatif dans lequel nous baignons ? Forment-elles l’acronyme  de quelque monstrueux et tentaculaire organisme international ? Y a-t-il une signature de l’artiste, ou un pseudonyme, derrière ce tas de lettres, notamment derrière ce MOC qui semble s’extraire du magma, en haut vers la gauche, alors qu’on cherche une signature plutôt en bas et à droite? Une lettre n’a pas de sens, mais elle peut en avoir si elle est un paraphe (DO ?) dans un document officiel : s’agit-il d’un document officiel ?

Les lettres semblent s’entrelacer selon des affinités secrètes,  se chevaucher plutôt qu’elles ne se rangent en liste ; le haut (du tableau) serait-il une origine, ou n’est-ce qu’un sommet de la composition? Certaines lettres se répètent : deux O, la seule voyelle répétée (symptôme de quoi ?), comme deux yeux grands ouverts, émergent, font comme un centre qui vous regarde : à qui sont-ils ? d’autres lettres restent uniques (le D, le P, le V, le T, le G), certaines se redoublent (deux L, deux J, deux S), d’autres se triplent (trois M, trois C), selon une hiérarchie mystérieuse, sans rimes ni raison apparentes. On cherche des mots (MOC ? JETé ? DePOSe ?) qui se dérobent, des dominantes incompréhensibles (une seule voyelle, E, à part les deux O/yeux, et tant de consonnes, pourquoi ? ). Les occlusives (fortes) semblent dominer les fricatives, les nasales et les vélaires (douces) : y aurait-il quelque tensions et oppositions au sein de ce magma de lettres, magma phonétique à écouter, magma graphique à lire, magma icônique à regarder, magma de symptômes à interpréter, alphabet minuscule jeté en vrac et enfermé dans le cadre qui le domestique, et qui fascine.

Nous n’avons pas affaire à un genre littéraire, le genre de la mise en liste et en ligne concentré et refermée sur un seul nom, l’acrostiche, mais, prise au pied de la lettre, à une généalogie de la lignée ouverte qui disperse et essaime plusieurs noms en arborescence, des noms réduits à leurs initiales, des noms tronqués, donc des noms en devenir, des êtres à compléter, qui devront écrire la suite des lettres dont ils seront faits.

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